Lentement, il avait tourné la clé dans la serrure de son petit studio du sixième arrondissement. Il sentait la friture, et malgré lui ses mains glissaient sur la poignée, tant la graisse avait recouvert sa peau. Il rentra dans la pièce plongée dans le noir : il était déjà minuit. Se retint de tâtonner pour trouver l'interrupteur. Pour ne pas salir les murs...
Dans la salle de bains, il déboutonna la chemise aux couleurs du
fast-food qui l'avait embauché, trois semaines auparavant, sur la base de rien. Non pas parce qu'il ne savait rien faire - à 45 ans, il avait déjà baroudé suffisamment pour toucher à différentes activités - mais parce que ce qu'il faisait le mieux ne servait à rien.
Sauf à le maintenir en vie.
Sous la douche, l'eau était chaude. Pas très longtemps, certes, le ballon étant rapidement vide, mais il eut le temps de se frotter partout avec le savon volé dans les toilettes du restaurant. Il n'en était pas à ce stade de pauvreté, mais sa mère lui avait toujours dit qu'il n'y avait pas de petites économies, alors...
Une serviette négligemment nouée autour de la taille, il jeta deux prospectus et entreprit d'ouvrir le reste du courrier. Facture. Facture. Fiche de salaire.
Insuffisant pour payer les factures.
Les deux dernières enveloppes portaient la trace de deux écritures distinctes mais... oui, c'était sûr, de deux êtres humains. Pas d'une imprimante qui tailladait en majuscules d'imprimerie son nom et son adresse, ou même le papier sans destinataire qui l'invitait à gentiment consommer tel ou tel produit. Il décacheta la première, parvint à en extraire une longue feuille pliée en trois, qu'il lut avidement, comme s'il sortait d'une longue traversée du désert et tenait à portée de bouche quelques gouttes salvatrices. Il ne connaissait pas l'expéditeur ; néanmoins il savait, à la lecture du dernier mot, qu'il allait devenir important pour lui. Il s'agissait d'un ancien fan, qui avait grandi, comme lui, vieilli, comme lui, mais n'avait pas oublié... comme lui. Non, son mystérieux correspondant n'avait fait que devenir riche, et investir dans une maison de disques à la dérive qu'il fallait faire sortir de l'impasse, le genre de défis qu'il semblait apprécier puisque c'est sur la résurrection d'une société de télécommunication qu'il s'était fait un nom. Aujourd'hui, il démarchait les nouveaux talents de concurrents et aller à la chasse aux prétendants, sans oublier, visiblement, ceux qui l'avaient marqué quand il était jeune.
Le problème, c'est que vingt longues années s'étaient écoulées.
Léo. Son prénom, c'était Léo.
Vingt ans auparavant, il avait été chanteur.
Vingt ans...
Il mit de côté la lettre du dénommé Maxime Clerc, "Max pour vous" comme il l'avait écrit, et sa proposition de participer dès le lendemain à une rencontre, une audition en réalité, pour déterminer s'il était apte à rejoindre l'écurie de sa nouvelle acquisition. Il ouvrit l'autre missive, une écriture féminine qu'il ne reconnut pas tout de suite. Pourtant elle avait été sa femme pendant cinq ans : ils s'étaient mariés alors qu'il était au somment de sa gloire.
Vingt ans auparavant.
Peut-être était-ce là un signe. La lettre ne disait pas grand chose, elle habitait toujours à Paris, était toujours institutrice, trouverait ça "sympa" de le revoir. Mais elle avait écrit, ce qu'elle n'avait fait que quatre ou cinq fois depuis leur divorce, et juste aujourd'hui. Il ne l'avait pas revue depuis trois ans maintenant.
Sans trop savoir ce qu'il faisait, il décida de se rhabiller. Mit un peu plus de temps que prévu à se préparer : la mèche n'était pas assez droite, la peau pas assez douce, les vêtements pas assez beaux, alors il recommença. Jusqu'à ce qu'il se trouve bien. En tout cas présentable. Il attrapa un métro, le dernier probablement d'après l'heure tardive et le peu de monde qu'il avait trouvé sur le quai. Par un heureux hasard, bien que le trajet soit long d'une quinzaine de minutes, il n'avait pas de correspondance à prendre et se laissa donc aller à réflechir uniquement aux mots à employer, au ton à adopter.
Qu'en attendait-il réellement ?
Au bon arrêt, il descendit et entreprit de retrouver, à l'aide du plan de la RATP, la rue qui l'intéressait. Doté d'un bon sens de l'orientation, il remonta son col en sortant de la bouche et prit la direction de l'appartement de son ex-femme. Il était une heure du matin, et au pied des escaliers menant à l'immeuble il se dit qu'il était fou de faire ce qu'il faisait. Trop tard : il avait déjà appuyé sur le bouton de l'interphone.
Pas de réponse. Il recommença, plus longuement, et même si ça ne servait à rien il écrasa son pouce jusqu'à ce que l'épiderme pâlisse. Puis il se recula.
Au troisième étage, une lumière s'alluma. La voix, rauque, endormie, résonna sous le porche.
- Oui ?
- C'est moi. C'est Léo.
Un silence. Puis le crissement de la serrure qui se débloqua.
- Troisième étage.
Il n'attendit pas plus longtemps, s'engouffra dans le hall et remonta les escaliers. La porte était déjà ouverte, au troisième étage, et dans l'embrasure la silhouette se découpait dans un carré de lumière blanchâtre.
Une femme enceinte.
Elle s'écarta et il la suivit. La porte se referma.
***
Le lendemain matin, il arriva en retard de cinq minutes, un amas de feuilles volantes dans la main. Un homme, la trentaine, se présenta comme étant Max. Il était chaleureux, lui parla comme à un ami, un peu trop banalement d'ailleurs. Léo n'était plus habitué à cette promiscuité, et la nuit avait été longue. Ses jambes tremblaient, trop pour le retenir debout : il s'effondra sur un canapé dans le luxueux bureau de son potentiel mécène. Après un verre d'eau et quelques explications très rapides, assez pour dénaturer toute l'étrangeté et la beauté des dernières heures, ils en vinrent au principal sujet.
- Alors, Léo, vous avez apporté quelque chose j'espère ?
Ce n'était pas précisé dans sa lettre : mais Léo était un vieux routard, et avait abordé la visite du jour comme une épreuve, la première, la dernière. Alors il avait apporté quelque chose. Il s'était mis derrière le piano, un instrument qu'il avait appris à pratiquer, jeune, et dont il ne s'était jamais éloigné, profitant de celui mis à disposition des étudiants au Crous à proximité de son lieu de travail. Son lieu de travail...
Son lieu de travail, c'était la scène, et il l'avait toujours su. Toujours voulu ainsi. Mais il avait relu ses anciens textes, aujourd'hui insipides, démodés, même pour un ancien fan comme Max. Il avait également jeté un oeil à ses maigres productions récentes, qui ne valaient guère mieux.
C'est pour ça qu'il avait passé la nuit avec Ella. Elle était enceinte, mais n'avait ni mari, ni ami. Avait simplement voulu un bébé, parce qu'à l'approche de la quarantaine elle avait eu peur. Comme beaucoup d'autres femmes.
Elle enchaînait les nuits blanches alors que le terme approchait, et n'était pas effrayé par celle à venir. D'abord, ils avaient parlé d'eux, d'eux avant, d'eux maintenant. Puis de son bébé, de sa fille à venir. De sa vie à finir. Enfin ils avaient parlé de lui, de ses chansons, les écrites qui ne valaient rien, les inexistantes qui signifiaient tout. Les absences de son existence, les blessures qui n'en étaient pas, parce qu'il n'avait jamais rien connu de pire que d'avoir un boulot inintéressant et quelques problèmes d'argent, jamais graves, jamais fatals.
Alors ils l'avaient fait. L'amour. Et ils l'avaient écrit, ensuite, à leur manière. En tout, trois chansons, dont une à deux mains, qu'ils avaient finalisé sur le piano, en ignorant les menaces et les bruits sourds des voisins tapant au sol ou au plafond, contre les murs et les cloisons.
Il chanta. Il chanta, donna tout ce qu'il avait. Fut sérieux en interprétant la sienne, hilare devant le texte humoristique d'Ella. Elle racontait tout ce qu'on ne se disait pas entre amoureux, parce qu'il faut préserver l'amour beau, pour qu'il soit toujours fort.
Emu devant la leur, la dernière, juste après...
Max avait ri à la deuxième, mais ne manifestait plus aucune émotion. Quand Léo reposa ses mains sur les dernières touches blanches du clavier, il se leva, lui demanda de le suivre. Ce que Léo fit : avait-il le choix ?
***
Quand Ella lui ouvrit la porte, il se pressa contre elle, l'embrassa dans le cou. Ca avait l'air exagéré, mais le matin même elle lui avait avoué que se retrouver seule pour cet enfant à naître, ça lui faisait peur. Il lui avait dit qu'il n'avait pas d'argent : elle avait répondu que ce n'était pas ça qui l'effrayait.
Peut-être était-ce de mauvaises raisons pour se retrouver, pour reprendre quelque chose. Recommencer ? Pourquoi pas. Même si ce n'était pas sa fille. Même s'ils ne se connaissaient plus vraiment. Car cette nuit, cette simple nuit...
Dans sa main, un contrat. Daté, signé, authentifié. Elle hurla de joie, Ella, encore trop fort peut-être : la voisine, Mme Piche, passa la tête dehors et cria quelque chose de pas joli, joli. S'arrêta en ressentant le coup dans son ventre.
Une contraction. Une respiration. Mais pas pour elle ou son bébé, pas seulement.
Pour lui aussi. Pour lui surtout. Comme une chanson...