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Le voilà.

Le voilà, le centième article, un billet un peu spécial qui marquera la fin de ce blog, à moins d'une improbable rechute. Le voilà, le changement voulu par beaucoup, mais officialisé seulement aujourd'hui, alors qu'un nouveau blog de Niels s'ouvre ailleur sur la toile.

Changement de plate-forme, donc, mais pas seulement. Initiée il y a de cela quelques pages, confirmée par la suite, la transition vers plus de professionnalisme veut que j'abandonne là les premiers billets tendance "Ma vie et moi", un credo sympathique, toujours discutable mais certainement pas répréhensible quand cela est bien fait.
Sauf que ce n'est pas vraiment le mien.

J'espère, j'espère vraiment pouvoir parler de ma vie, de mes émotions et réflexions sans que cela ne tourne au délire égocentrique ; de même, je croise les doigts pour que chacune de mes digressions littéraires, qui constituent finalement le gros de mon blog, ont réussi et réussiront encore à vous séduire, vous émouvoir, vous interpeller ou vous énerver, bref, vous faire réagir.
Poèmes, nouvelles, débuts de "..." ; proses ou rimes, courts ou longs, mes textes ont fait et défait le lectorat de ce blog et s'ils sont, comme moi, largement sujets à la critique ou à la remise en question, ils sont aussi, désormais, la motivation à un nouveau site.

Sans plus tarder, donc, voici venir le nouveau blog de Niels, de moi, votre Tinissou 2.0 !


# Posté le mercredi 09 mai 2007 15:50

Blues angel

Blues angel
Bordée de platanes, la vingt-neuvième allée du cimetière, la dernière en fait, fuyait le soleil derrière les feuilles dentelées des arbres. A l'ombre, assise dans l'herbe, Léa attendait, sans trop savoir quoi, et regardait droit devant elle. En sachant pertinemment où.

Sur la pierre tombale en face, gravé de manière nette et non altéré par un temps décidément trop court, le nom de son fils s'étalait en lettres noires sur la roche grise. Noir sur gris : Dieu que c'était triste.

Elle n'essuya pas de larme : elle avait déjà trop pleuré. L'enterrement, une semaine auparavant, s'était bien déroulé. Dans sa tête elle avait imaginé un recueil funèbre, des gens tous vêtus de noir au visage morne sous leur parapluie forcément utile, alors qu'une averse se déverserait tranquillement pour doucher douleur et peine et les rendre à la terre, comme son fils. En réalité il était apparu que le bleu marine était du noir pour beaucoup, que la chemise blanche était encore un must couplé à un pantalon ou une jupe sombre, et que définitivement, on ne pouvait contrôler la jeunesse : sous un soleil de plomb, alors que tous étouffaient, ils avaient ramené des brumisateurs bariolés recouverts de stickers "Cam on t'aime", arborant fièrement un t-shirt bleu, jaune, rouge ou vert frappé du même slogan. Sur leurs visages, les larmes se mêlaient aux rires, et si Léa avait été trop anéantie ce jour-là pour dire quoi que ce soit, elle avait depuis longuement réfléchi pour savoir si cela la choquait ou l'impressionnait. Tiraillée entre son devoir de mère et son esprit de femme, elle n'avait, elle, pas pu choisir entre les pleurs qu'implique la mort d'un fils et le rire qu'impose l'amour de la vie.

Car Camille était un garçon joyeux, bon vivant, apprécié et appréciant chaque instant de son existence. Léa aurait pu occulter toutes les parts d'ombre et toutes les tensions qui naissent et marquent la jeunesse d'un enfant, son adolescence et son passage à l'âge adulte ; mais à 19 ans, Camille n'avait pas encore fait de faux pas et l'affluence lors de son enterrement n'était qu'une preuve supplémentaire de se capacité à aimer et se faire aimer. Ses amis, sa famille, même les inconnus, il aidait tout le monde, à son niveau parfois, plus encore la plupart du temps.

Léa ne saurait jamais si lui aussi, son meurtrier, il voulait l'aider.

Lentement elle se redressa, et quitta le cimetière en accélérant le pas à chaque nouveau mètre franchi. Arrivée à l'extérieur, elle suffoquait. Accroupie, les bras croisés sur ses genoux, la tête pendante, elle attendit quelques instants avant de reprendre sa route. Elle ne flâna pas, s'engouffra dans son bus dès que les portes s'ouvrirent et resta les mains jointes jusqu'à ce qu'elle arrive devant le portail de sa petite maison. Là elle dut les dénouer, pour chercher ses clés parties vadrouiller au fond de son sac. Elle s'énerva, brassa le tout comme une participante de Motus, et retira justement la boule noire qui pendait au bout du trousseau. Elle avait inscrit au correcteur liquide un 19 dessus.
Pour l'ironie.

Quand le loquet céda, elle se précipita à l'intérieur, et réussit à refermer la porte avant qu'elle n'arrive. La larme. Là, elle se laissa aller et le flot salé ravagea ses joues, faisant couler tout le noir de ses yeux charbonneux le long des sillons creusés de sanglots.
Bien, elle avait fait mieux qu'hier.

En se regardant dans le miroir, elle vit tout ce qu'elle n'était pas : une femme faible, brisée, à terre, une femme seule, triste et amoindrie. Et dépendante, oui, dépendante désormais du souvenir de son fils, qu'il lui faudrait entretenir chaque jour du reste de sa vie. Elle savait qu'elle n'irait pas le voir quotidiennement, que ce n'était que le début mais que le début était le plus douloureux ; elle savait qu'elle n'y pouvait rien, et qu'à part se laisser vivre quelques mois, en tout cas survivre, elle n'avait pas beaucoup d'alternatives. Mais Léa était punk au lycée, et encore jeune aussi bien dans sa tête que dans son corps. Elle avait eu Cam à 19 ans, heureux hasard, et avait subi les railleries et le regard des autres mères, qui, elles, avaient un mari et qui, elles, n'avaient pas de tatouage sur l'épaule. Les deux épaules, en fait. Et parce que serveuse dans un bar, ça n'était pas un métier convenable pour une jeune mère célibataire, elle avait investi dans quelques matériaux, pas mal de récup' et beaucoup d'imagination pour commencer à créer bijoux, accessoires et objets plus ou moins d'art, plus ou moins contemporains qu'elle vendait dans une boutique improvisée dans son ancien garage.
La vente de la voiture avait libéré l'espace, et financé ses débuts.

Aujourd'hui la petite société fonctionnait bien, et son logo - un ange bleu sur un campanule - était devenu une marque de qualité dans tout Paris. Elle avait ouvert deux boutiques et se contentait, avec un Cam pourtant devenu grand, de créer directement chez elle pour pouvoir profiter de son jardin, de sa tranquillité et surtout de son fils. Cam aussi avait signé quelques designs, et s'il n'ambitionnait pas de persévérer dans cette voie il ne rechignait jamais à aider sa mère.
La boule noire, c'était son idée.

Dans la maison, tout lui rappelait son fils, pourtant elle s'y complaisait avec la folie douce-amère poisseuse de quelqu'un qui refuse l'évidence. Sauf qu'elle l'avait accepté, et ne voulait simplement pas faire autre chose que de rester avec les lambeaux de lui qui s'accrochaient encore, ça et là : aux meubles et aux murs, par de traces de doigts ou des tâches ; à l'air, par des odeurs et des parfums ; au quotidien, par des photos trônant encore sur les étagères et la table de chevet de Léa.

Alors elle se changea, se remaquilla, et enfin prête à sortir elle s'arrêta un dernier instant, dans la salle de bains. Là, elle se regarda dans le miroir. Bon, ça n'était pas encore ça, mais c'était déjà mieux que tout à l'heure. Elle se lava les mains, et ses yeux glissèrent vers le plateau de marbre où était encastré le lavabo : là, dans le verre traînaient encore deux brosses à dents. Elle esquissa un geste, puis se retint : c'était encore trop tôt.

Dans la rue, elle se rendit compte qu'elle ne savait pas où aller. Alors machinalement, elle prit la direction du métro, qu'elle emprunta en direction de son ancien lieu de travail. Arrivé au bar, elle poussa la lourde porte et retrouva immédiatement l'effervescence qu'elle avait côtoyée durant des années. Catherine, dite Kat, la patronne, affichait avec prétention ses cinquante-cinq ans dans une longue robe pailletée, en passant langoureusement entre les clients ; au bar, Jacques, dit Jack, la quarantaine bien tassée, préparait les commandes et servait au comptoir ; enfn Lise, la petite nouvelle, tenait encore maladroitement son plateau mais affichait un dynamisme et un sourire à croquer sous l'oeil complice et tendre d'Agnès, la remplaçante de Léa à l'époque et qui passait à son tour le flambeau. Ici, pas de serveuses engagées toutes les trois semaines sur la seule base de la taille de leurs seins : Kat avait acheté ce bar avec l'héritage de son père, quand elle avait seize ans. Ce n'était pas une entreprise : c'était une âme.

- Ma chérie !

C'est Jack le premier qui la vit : parmi les premiers clients du bar, il avait quelques années de moins que Kat mais la reluquait déjà quand, à quinze ans, elle l'accueillait alors que ses parents criaient. Il avait mis quelques mois à oser lui parler de ses sentiments, mais finalement ils étaient là aujourd'hui, couple de marginaux amoureux travaillant main dans la main. Jack lâcha sa bouteille de rhum, laissant en rade un client peu vexé, conscient de l'affection liant Léa et son ancien mentor. Ils s'enlacèrent et Jack déposa un baiser furtif sur la joue de Léa. Kat traversa la pièce et, faussement jalouse, s'imposa entre son mari et Léa pour embrasser la jeune femme.

- Tu vas bien ? On n'a pas eu de nouvelles depuis l'enterrement... Ma chérie je suis désolée, tellement désolée de ce qui t'arrive.

Léa posa un doigt sur ses lèvres.

- Kat, Jack, pas ce soir s'il vous plaît. Servez-moi... vous savez quoi, après tout, et faites-moi rire avec vos anecdotes.

Elle faisait l'effort. Elle essayait, Léa, de cacher sa peine, et y arrivait plutôt bien jusqu'ici. Surtout, ne pas craquer ; et pour ça Kat et Jack faisaient la paire gagnante. Ils avaient toujours une histoire de comptoir à raconter, accompagnée d'un Léa, un cocktail imaginé par Jack comme cadeau de départ à la naissance de Cam.

- Tu sais, il planche dessus. Sur un "Cam", mais il hésite vraiment sur les ingrédients : pas trop d'alcool, sinon, ça ne sera pas lui...

Cela la fit sourire, malgré elle. Mais elle sentit les larmes venir, alors elle se noya dans son verre, puis dans un autre. Elle sentait l'ivresse venir et se laissait aller avec volupté à l'inhibition des effluves alcoolisées. Elle regarda le petit monde qu'elle avait quitté il y a de cela presque vingt ans, comme si rien n'avait changé.

- Bonsoir.

Elle se retourna : face à elle, un homme brun, la trentaine séduisante, lui souriait. Elle n'était pas d'humeur à se faire draguer, mais l'alcool aidant, elle se sentait plus clémente qu'en temps normal.

- Bonsoir. Vous êtes ?
- Boris. Je m'appelle Boris, et vous ?
- Léa.

Elle se sentait idiote, on aurait dit un soap américain. Lui aussi visiblement, et tous deux rirent de leur gêne. Bêtement, comme à chaque fois qu'un homme lui parlait, elle se rappela la dernière fois qu'elle avait été amoureuse - l'avait-elle jamais été ? - et imagina ce que pourrait être la suite de sa soirée. Alors plutôt que de la fantasmer, elle décida de lui donner sa chance, et la conversation s'engagea. Bien vite Cam la rattrapa, et elle se confia à Boris.

- Et comment est-il mort ?
- Un accident de voiture. Un chauffard l'a renversé... Pas de témoin, pas de description...

Elle ne put en dire plus, alors il la prit dans ses bras. Là, elle se laissa aller à sangloter, comme une petite fille prise en faute qu'un père décide d'embrasser plutôt que de gronder, et que la honte submerge de n'avoir pas été celle qu'il voulait. Ils se racontèrent, il se découvrirent, et décidèrent de repartir ensemble. Elle ne faisait jamais ça : mais la seule fois où ça lui était arrivé, Cam était né, alors elle n'hésita qu'un quart de seconde. Elle le suivit jusque chez lui, ils s'embrassèrent sous un réverbère, et dans le lit elle ne mit que deux minutes avant de s'endormir. Il la regarda, amusé, et se coucha à ses côtés, avant de s'endormir paisiblement. Le lendemain matin elle se réveilla avant lui. Prise de panique, elle scruta la pièce et quand elle le vit tout habillé, ronflant sagement à une quarantaine de centimètres d'elle, elle se mit à sourire. Un mal de tête la lançait affreusement, alors elle se rhabilla, déposa un baiser sur ses lèvres, sans le réveiller, et quitta l'appartement. Dans l'ascenseur elle se rendit compte qu'elle n'avait pas laissé de numéro de téléphone, mais se dit que c'était peut-être mieux ainsi.

Arrivée dans la rue, elle se sentait coupable vis-à-vis de Camille, comme si elle avait cessé de penser à lui durant une poignée d'heures. Alors elle décida, une fois encore, de lui rendre visite.

Tandis qu'elle se dirigeait vers le cimetière, Boris, enfin levé, laissa retomber le rideau qu'il venait d'écarter pour la regarder s'éloigner. Il prit une douche, longue, chaude, et appela le bar. Jack répondit, et il lui demanda le numéro de Léa. Puis il raccrocha, et composa un nouveau numéro.

- Allo, le garage Picot ? Oui, je suis client chez vous, Boris Quercy. Je voulais savoir si ma voiture était prête.

Il s'assit sur son lit, et se crispa.

- Je vous l'ai laissée il y a une semaine.

Il attendit quelques instants en pianotant sur la housse de couette.

- Oui ? Parfait, je passe la chercher tout de suite.

Il raccrocha, l'air satisfait ; descendit dans la cuisine, et prit une pomme, qu'il croqua avec vigueur. Il appuya sur la pédale de la poubelle, et jeta le trognon : dans un bruit mat, il percuta un objet métallique.

Un ange bleu sur un campanule.

# Posté le vendredi 04 mai 2007 06:22

Modifié le samedi 05 mai 2007 14:43

Lui'le et l'aquar'elle

Lui'le et l'aquar'elle
- Arrête de bouger.

Le ton est sec, la voix amère. Pas de s'il te plaît.
C'est ainsi que ça lui plaît.
Lui faire sentir, lui faire comprendre. Qu'elle n'est plus qui elle était.

- C'est bientôt fini ?
- Oui, non. Je ne sais pas. Ca te va comme réponse ?

Elle lui fait un doigt d'honneur.

- Et la mienne ?

Il se tait. Visiblement, oui.

- Ca fait trois heures, J. Trois heures !
- Et alors ? Tu me dois bien ça, non ?

C'est vrai : elle lui doit bien ça. Enfin... si elle avait eu le choix, elle aurait décliné. Là, elle est obligée de rester, non pas parce qu'il le décide, mais parce qu'elle se l'impose. Elle est déjà fautive, coupable de l'avoir quitté : pas question de le blesser encore plus.

Ca a commencé ici même, deux ans auparavant. Deux ans, putain... Deux ans, ça n'a l'air de rien : c'est immense, pourtant. Deux ans d'une relation amoureuse, c'est un cap, qu'ils n'ont pas réussi à franchir. Oui, deux ans c'est long.
Surtout quand on a dix-neuf ans.

- Je t'ai dit d'arrêter de bouger ! C'est pourtant pas si compliqué, si ?

Elle se mord l'intérieur des joues : elle est persuadée de ne pas avoir déplacé ne serait-ce qu'un seul de ses muscles. Instinctivement, elle ne respire plus qu'à moitié, de peur que l'air ne gonfle trop ses poumons. Pourtant elle aime ça, respirer : c'est ce qui lui donne l'illusion, toutes les trois secondes, d'avoir des seins. De vrais seins.
C'est aussi pour ça qu'elle l'a quitté.

Lui s'agite avec ses pinceaux. Depuis trois heures qu'elle attend, dans sa posture lascive, inconfortable, sans n'avoir pu ni aller boire ni se reposer, il la peint comme il l'a toujours peinte, tout du moins se le figure-t-elle : face à lui, couchée à moitié, elle ne voit rien, et ne peut juger de la qualité du tableau à venir qu'à partir de la frénésie de ses coups de pinceau. Mais elle connaît son talent - bien sûr - et c'est aussi pour ça qu'elle a accepté : son ego, sans doute, se nourrit-il malgré elle de la situation. Elle sait bien qu'elle ne doit pas, mais c'est plus fort qu'elle : qu'il soit venu la voir, en rampant presque, lui demander une ultime faveur, lui donne le sourire. Une malice qu'elle cache, petit diable, derrière le masque dramatique qu'implique la mise en scène de J.
Des portraits d'elle par lui, des aquarelles aux huiles, elle en a déjà ; celui-ci a simplement une saveur particulière. Malsaine ? Sans doute...

- Bien. J'ai bientôt fini.

Il s'écarte du chevalet, tire un revolver de sa poche arrière. Elle ne le voit pas tout de suite, puis pousse un cri qu'elle étouffe, en vain, dans un hoquet de surprise.

- J, qu'est-ce que tu fais ?

La panique déforme ses mains, qui se crispent sur le drap qui la recouvre à peine. Sur son visage passent mille questions, réactions, hésitations. Réflexions. Hypothèses d'action. Est-ce une blague ?

- J'ai trois questions pour toi. Trois, une pour chaque heure passée sans bouger. C'est drôle, non ?
- J, arrête, tu me fais peur.
- Je te fais peur ? Je te fais peur ? Et toi, tu crois que je n'ai pas peur maintenant que je suis seul ? Hein ?

Elle veut se relever : il braque son arme vers elle.

- JE T'AI DIT DE NE PAS BOUGER, PUTAIN !

Coupe le souffle, bloque la respiration : elle est figée. Pousse un cri, mais se retient de bouger.

- J, j'ai une crampe ! Je dois me lever !!
- Impossible. Pas avant d'avoir répondu à mes trois questions. D'abord, comment s'appelle-t-il ?
- De quoi parles-tu ?

Il tire. La détonation la fait sursauter.

- Je parle, chérie, de celui pour qui tu m'as quitté.
- Je ne t'ai quitté pour personne, J ! Je te jure !

Une deuxième fois, une balle vient s'encastrer dans le mur de ciment, faisant s'élever dans l'air pesant de la pièce un nuage de poussière.

- Ne m'énerve pas. Comment s'appelle-t-il ?

Un silence.

- Daniel. Il s'appelle Daniel.
- Daniel ? Très bien. Visiblement je ne le connais pas. Deuxième question : quand est-ce que cela a commencé ?
- Quoi ?
- Votre histoire, chérie. Quand est-ce que cela a débuté ?

Il s'approche, fait glisser le canon sur sa joue. S'arrête devant sa bouche.

- J... ma jambe... il faut que je la bouge, ça me fait trop mal !
- Ca te fait mal ? Ah. Ahahah. Tu rigoles j'espère ? Mais tu ne penses qu'à toi ma parole !

Il se penche à son oreille.

- Ou à lui, peut-être : réponds !
- Je ne sais plus, en décembre dernier je crois !
- Tu crois ?
- Oui ! Non !! Non, j'en suis sûr, c'était juste après l'anniversaire de ma mère ! J, je t'en supplie !
- Décembre ?

Il lui crache à la figure. Se relève, agité.

- On s'est séparé en mai ! Tu m'as trompé, chérie, tu t'es vraiment foutu de moi !!
- Je suis désolée, je suis désolée !! J, je m'en veux tellement, je suis désolée, si désolée... Je t'aime, je veux être avec toi, pas avec lui, c'est de toi dont je suis amoureuse !
- Ah oui ?

Il la dévisage, éclate de rire.

- Menteuse. Menteuse ! Tu me mens, chérie, tu m'as menti et tu me mens encore !

Il se détourne.

- Je n'y crois pas. Je ne te crois pas, et ça... ce que tu dis, ce qu'on vit, là, je n'y crois pas.

Quatre... cinq... six pas. Il est parti. Elle est toujours allongée, n'ose pas se relever. Attend quelques secondes ; éclate en sanglots. Sa jambe lui fait atrocement mal, alors elle se relève, boitille jusqu'à ses affaires, trouve son portable : la batterie a été retirée. Ses pleurs redoublent, elle ne sait pas quoi faire. Elle clopine, oui, clopine jusqu'à l'autre bout de la pièce. Il lui faut partir, alors elle se rhabille. Son pistolet... il a forcément dû le prendre à son père, un policier. Appeler la police ne lui semble pas être la meilleure idée : de toute façon, elle ne peut plus. Aller voir Daniel ? Daniel...
Soudain, quelque chose attire son regard : le chevalet est toujours là, et avec lui l'attirail de J. Elle s'approche, en boitant, le contourne pour regarder. Pousse un cri d'horreur. Elle est floue, certes, mais c'est bien elle. Seulement elle n'est pas nue, serrée sous un drap opaque : mais un linceul ensanglanté, suspendu au lustre du plafond, l'empêche de tomber. C'est une autre scène, à un détail près : elle est habillée.

- Je t'avais dit de ne pas te lever. Pas avant la dernière question. Tu ne m'écoutes jamais !

Dans son dos, sur sa nuque, son souffle est chaud. Elle ne veut pas se retourner.

- Dis, chérie, j'ai donc une troisième et ultime question : comment, putain, oui comment faire pour que tu arrêtes de bouger ?

Elle n'entend pas le reste : un déclic se fait.
Il est métallisé.

# Posté le mercredi 25 avril 2007 19:56

Fugue

Fugue
Quatre heures du matin, je prends mes affaires, l'air sent déjà demain même si, pour moi, aujourd'hui est hier.

J'ai mis des livres, j'ai mis de l'argent, de quoi me sentir ivre, de quoi être vivant. J'ai les yeux qui coulent, j'ai le coeur qui se serre, les sentiments en foule quand j'éteins la lumière.

Je descends les escaliers, mes pas sont douloureux, j'entends les marches grincer comme craque le feu. Et là, devant la porte, j'ai peur de faire fausse route ; mais l'envie est trop forte, elle l'emporte sur les doutes.

Je suis dehors.

Je m'asseois sur le gazon, j'ai les yeux qui se lèvent, je regarde la maison qui tremble comme un rêve ; une aura qui l'entoure, une brume incertaine, qui brouillent les contours même si la lune est pleine. L'herbe est froide, humide, mais mes sens ne sentent rien, sinon le saut dans le vide que représente demain.

Reviennent les images, revit toute l'histoire, les visages se gravent au fond de ma mémoire. J'ai pour moi des photos, glissées, foutues en vrac, au fond du sac à dos, de ma vie en cul-de-sac. J'ai un frère, des soeurs, une mère, une vie ; j'ai un esprit, un coeur, mais pas d'avenir ici.

Je connais leur amour, ils connaissent le mien ; se demanderont, un jour, pourquoi j'ai pris ce chemin. Je vois leur inquiétude, quand ils découvriront, comme le simple prélude à une triste chanson. Les notes qui s'égrènent, s'étirent, paresseuses, ralentissent et se freinent pour l'ultime berceuse.

Maman...

Je me relève, je crois, je ne sais pas comment ; je ne sais pas pourquoi, mais tout est différent. Il y a cette clé, au fond de la serrure, qui refuse de tourner tant que rien n'est sûr. Alors je la détache, l'isole des autres en somme : je ne suis pas un lâche, mais je ne suis qu'un homme.

J'entends comme un déclic, et le battant qui s'ouvre, le flot de larmes qui piquent quand elles me recouvrent. J'ai un dernier regard, un retour en arrière, un espoir dans le noir qui meurt dans la lumière. Il fait chaud, l'air est lourd, et étouffe en silence mon appel au secours que dans un cri, je lance.

Mais personne n'est là, personne ne répond, peut-être parce que ma voix se perd dans l'horizon. Je fais un dernier geste, et ma main qui s'agite, qui capture les restes avant de les cacher, vite...

Le portail qui se claque, j'attends quelques secondes. Je respire mal : le trac ? Il se répand, m'inonde. J'ai les genoux qui lâchent, la page qui se tourne, que tout à coup j'arrache : et puis je me retourne.

Dans le ciel, les étoiles, et la voie qui se trace ; et les yeux qui se voilent, quand se brise la glace. Un garçon qui s'enfuit, qui quitte son passé. Qui avance, qui survit : prisonnier évadé.

Un gamin égaré.

# Posté le dimanche 22 avril 2007 17:00

Reprise des activités

Reprise des activités
Lentement, il avait tourné la clé dans la serrure de son petit studio du sixième arrondissement. Il sentait la friture, et malgré lui ses mains glissaient sur la poignée, tant la graisse avait recouvert sa peau. Il rentra dans la pièce plongée dans le noir : il était déjà minuit. Se retint de tâtonner pour trouver l'interrupteur. Pour ne pas salir les murs...

Dans la salle de bains, il déboutonna la chemise aux couleurs du fast-food qui l'avait embauché, trois semaines auparavant, sur la base de rien. Non pas parce qu'il ne savait rien faire - à 45 ans, il avait déjà baroudé suffisamment pour toucher à différentes activités - mais parce que ce qu'il faisait le mieux ne servait à rien.

Sauf à le maintenir en vie.

Sous la douche, l'eau était chaude. Pas très longtemps, certes, le ballon étant rapidement vide, mais il eut le temps de se frotter partout avec le savon volé dans les toilettes du restaurant. Il n'en était pas à ce stade de pauvreté, mais sa mère lui avait toujours dit qu'il n'y avait pas de petites économies, alors...
Une serviette négligemment nouée autour de la taille, il jeta deux prospectus et entreprit d'ouvrir le reste du courrier. Facture. Facture. Fiche de salaire.
Insuffisant pour payer les factures.
Les deux dernières enveloppes portaient la trace de deux écritures distinctes mais... oui, c'était sûr, de deux êtres humains. Pas d'une imprimante qui tailladait en majuscules d'imprimerie son nom et son adresse, ou même le papier sans destinataire qui l'invitait à gentiment consommer tel ou tel produit. Il décacheta la première, parvint à en extraire une longue feuille pliée en trois, qu'il lut avidement, comme s'il sortait d'une longue traversée du désert et tenait à portée de bouche quelques gouttes salvatrices. Il ne connaissait pas l'expéditeur ; néanmoins il savait, à la lecture du dernier mot, qu'il allait devenir important pour lui. Il s'agissait d'un ancien fan, qui avait grandi, comme lui, vieilli, comme lui, mais n'avait pas oublié... comme lui. Non, son mystérieux correspondant n'avait fait que devenir riche, et investir dans une maison de disques à la dérive qu'il fallait faire sortir de l'impasse, le genre de défis qu'il semblait apprécier puisque c'est sur la résurrection d'une société de télécommunication qu'il s'était fait un nom. Aujourd'hui, il démarchait les nouveaux talents de concurrents et aller à la chasse aux prétendants, sans oublier, visiblement, ceux qui l'avaient marqué quand il était jeune.

Le problème, c'est que vingt longues années s'étaient écoulées.

Léo. Son prénom, c'était Léo.
Vingt ans auparavant, il avait été chanteur.
Vingt ans...

Il mit de côté la lettre du dénommé Maxime Clerc, "Max pour vous" comme il l'avait écrit, et sa proposition de participer dès le lendemain à une rencontre, une audition en réalité, pour déterminer s'il était apte à rejoindre l'écurie de sa nouvelle acquisition. Il ouvrit l'autre missive, une écriture féminine qu'il ne reconnut pas tout de suite. Pourtant elle avait été sa femme pendant cinq ans : ils s'étaient mariés alors qu'il était au somment de sa gloire.
Vingt ans auparavant.

Peut-être était-ce là un signe. La lettre ne disait pas grand chose, elle habitait toujours à Paris, était toujours institutrice, trouverait ça "sympa" de le revoir. Mais elle avait écrit, ce qu'elle n'avait fait que quatre ou cinq fois depuis leur divorce, et juste aujourd'hui. Il ne l'avait pas revue depuis trois ans maintenant.

Sans trop savoir ce qu'il faisait, il décida de se rhabiller. Mit un peu plus de temps que prévu à se préparer : la mèche n'était pas assez droite, la peau pas assez douce, les vêtements pas assez beaux, alors il recommença. Jusqu'à ce qu'il se trouve bien. En tout cas présentable. Il attrapa un métro, le dernier probablement d'après l'heure tardive et le peu de monde qu'il avait trouvé sur le quai. Par un heureux hasard, bien que le trajet soit long d'une quinzaine de minutes, il n'avait pas de correspondance à prendre et se laissa donc aller à réflechir uniquement aux mots à employer, au ton à adopter.

Qu'en attendait-il réellement ?

Au bon arrêt, il descendit et entreprit de retrouver, à l'aide du plan de la RATP, la rue qui l'intéressait. Doté d'un bon sens de l'orientation, il remonta son col en sortant de la bouche et prit la direction de l'appartement de son ex-femme. Il était une heure du matin, et au pied des escaliers menant à l'immeuble il se dit qu'il était fou de faire ce qu'il faisait. Trop tard : il avait déjà appuyé sur le bouton de l'interphone.
Pas de réponse. Il recommença, plus longuement, et même si ça ne servait à rien il écrasa son pouce jusqu'à ce que l'épiderme pâlisse. Puis il se recula.

Au troisième étage, une lumière s'alluma. La voix, rauque, endormie, résonna sous le porche.

- Oui ?
- C'est moi. C'est Léo.

Un silence. Puis le crissement de la serrure qui se débloqua.

- Troisième étage.

Il n'attendit pas plus longtemps, s'engouffra dans le hall et remonta les escaliers. La porte était déjà ouverte, au troisième étage, et dans l'embrasure la silhouette se découpait dans un carré de lumière blanchâtre.
Une femme enceinte.
Elle s'écarta et il la suivit. La porte se referma.

***

Le lendemain matin, il arriva en retard de cinq minutes, un amas de feuilles volantes dans la main. Un homme, la trentaine, se présenta comme étant Max. Il était chaleureux, lui parla comme à un ami, un peu trop banalement d'ailleurs. Léo n'était plus habitué à cette promiscuité, et la nuit avait été longue. Ses jambes tremblaient, trop pour le retenir debout : il s'effondra sur un canapé dans le luxueux bureau de son potentiel mécène. Après un verre d'eau et quelques explications très rapides, assez pour dénaturer toute l'étrangeté et la beauté des dernières heures, ils en vinrent au principal sujet.

- Alors, Léo, vous avez apporté quelque chose j'espère ?

Ce n'était pas précisé dans sa lettre : mais Léo était un vieux routard, et avait abordé la visite du jour comme une épreuve, la première, la dernière. Alors il avait apporté quelque chose. Il s'était mis derrière le piano, un instrument qu'il avait appris à pratiquer, jeune, et dont il ne s'était jamais éloigné, profitant de celui mis à disposition des étudiants au Crous à proximité de son lieu de travail. Son lieu de travail...
Son lieu de travail, c'était la scène, et il l'avait toujours su. Toujours voulu ainsi. Mais il avait relu ses anciens textes, aujourd'hui insipides, démodés, même pour un ancien fan comme Max. Il avait également jeté un oeil à ses maigres productions récentes, qui ne valaient guère mieux.

C'est pour ça qu'il avait passé la nuit avec Ella. Elle était enceinte, mais n'avait ni mari, ni ami. Avait simplement voulu un bébé, parce qu'à l'approche de la quarantaine elle avait eu peur. Comme beaucoup d'autres femmes.
Elle enchaînait les nuits blanches alors que le terme approchait, et n'était pas effrayé par celle à venir. D'abord, ils avaient parlé d'eux, d'eux avant, d'eux maintenant. Puis de son bébé, de sa fille à venir. De sa vie à finir. Enfin ils avaient parlé de lui, de ses chansons, les écrites qui ne valaient rien, les inexistantes qui signifiaient tout. Les absences de son existence, les blessures qui n'en étaient pas, parce qu'il n'avait jamais rien connu de pire que d'avoir un boulot inintéressant et quelques problèmes d'argent, jamais graves, jamais fatals.

Alors ils l'avaient fait. L'amour. Et ils l'avaient écrit, ensuite, à leur manière. En tout, trois chansons, dont une à deux mains, qu'ils avaient finalisé sur le piano, en ignorant les menaces et les bruits sourds des voisins tapant au sol ou au plafond, contre les murs et les cloisons.

Il chanta. Il chanta, donna tout ce qu'il avait. Fut sérieux en interprétant la sienne, hilare devant le texte humoristique d'Ella. Elle racontait tout ce qu'on ne se disait pas entre amoureux, parce qu'il faut préserver l'amour beau, pour qu'il soit toujours fort.
Emu devant la leur, la dernière, juste après...
Max avait ri à la deuxième, mais ne manifestait plus aucune émotion. Quand Léo reposa ses mains sur les dernières touches blanches du clavier, il se leva, lui demanda de le suivre. Ce que Léo fit : avait-il le choix ?

***

Quand Ella lui ouvrit la porte, il se pressa contre elle, l'embrassa dans le cou. Ca avait l'air exagéré, mais le matin même elle lui avait avoué que se retrouver seule pour cet enfant à naître, ça lui faisait peur. Il lui avait dit qu'il n'avait pas d'argent : elle avait répondu que ce n'était pas ça qui l'effrayait.
Peut-être était-ce de mauvaises raisons pour se retrouver, pour reprendre quelque chose. Recommencer ? Pourquoi pas. Même si ce n'était pas sa fille. Même s'ils ne se connaissaient plus vraiment. Car cette nuit, cette simple nuit...

Dans sa main, un contrat. Daté, signé, authentifié. Elle hurla de joie, Ella, encore trop fort peut-être : la voisine, Mme Piche, passa la tête dehors et cria quelque chose de pas joli, joli. S'arrêta en ressentant le coup dans son ventre.

Une contraction. Une respiration. Mais pas pour elle ou son bébé, pas seulement.
Pour lui aussi. Pour lui surtout. Comme une chanson...

# Posté le samedi 21 avril 2007 13:05

Modifié le samedi 21 avril 2007 13:57